Je parle donc je résiste

Je me vante souvent d’avoir la même url depuis toujours, et d’avoir conservé intacts tous mes liens sur les Internets, mais Karl est bien le maître incontesté du blogging à la française. Cela fait plus de 25 ans qu’il écrit avec une déconcertante régularité sur la-grange.net, en plus d’avoir eu des responsabilités directes dans la normalisation du ouaibe en ayant bossé pour le W3C. Et j’aime beaucoup ses réflexions comme ses photographies du Japon, ou bien des sujets qui le préoccupent.

Je me suis senti particulièrement en résonnance avec ce sujet là. Il évoque un symptôme que j’ai aussi vu chez mes coreligionnaires c’est à dire qu’en lutte contre l’usage de nos données et de nos productions libres qui émaillent altruistement les Internets, beaucoup se sont mis à ne plus rien publier, à renoncer à la syndication de contenus, à rendre les textes éphémères et non indexables etc.

Il y a un phénomène étrange, qui me laisse perplexe, dans ma communauté ces derniers mois, qui prend la forme d’une autolyse de la parole enregistrée, un effacement progressif de toutes les écritures ou de la permanence de l’écriture. C’est une forme « d’oralisation » de l’écriture. Je peux la comprendre dans un système de régime autoritaire où les mots écrits deviennent un danger pour son existence propre, son intégrité physique face à un pouvoir coercitif. Mais là, l’effacement est prononcé comme une forme de résistance à la machine capitaliste qui a investi l’espace de l’écrit, ou devrais-je dire, l’espace du « publié » pour créer une économie de l’extraction à grande échelle.

Citation extraite de Ma résistance est ma parole par Les carnets Web de La Grange 

C’est évidemment un mouvement qui a son intérêt pour signifier aussi à la communauté une alerte, mais comme Karl je trouve que c’est aussi un signe malheureux qui entame notre capacité à continuer nos interactions et réduit la capacité à nous (re)trouver par sérendipité.

Quelle est notre capacité du vivre ensemble, du contrôle de nos idées, de nos multiplicités ? Nous confondons souvent la sacralisation de nos créativités individuelles avec les conflits et les rencontres de nos multitudes créatives. Il n’y a pas d’artiste, entité unique et spectaculaire, mais bien la rencontre d’une idée avec des multitudes pensantes. Il y a surtout la friction de ces idées avec les autres.

Citation extraite de Ma résistance est ma parole par Les carnets Web de La Grange 

Il fait le choix, comme moi (la preuve en est mon ineffable logorrhée bloguesque), de continuer dans son coin, à sa manière, et avec ses conditions, à s’exprimer en ligne.

Alors que je sympathise au désarroi et au besoin individuel de se protéger, de s’absoudre de ce qui est vécu comme violence et qui est définitivement violent, je ne veux pas y souscrire. Je ne veux pas cet effacement. Ma résistance est ma parole. Le capitalisme ne se détruit pas par le silence. Il ne sera pas détruit. Au contraire, nous réduire au silence, aux communications cachées et à l’oubli est probablement un projet beaucoup plus dangereux qu’on ne l’imagine. Pour résister, je veux continuer à exprimer, je veux pouvoir continuer à lire ceux qui me font justement être pensant, joyeux, résistant, libéré.

Citation extraite de Ma résistance est ma parole par Les carnets Web de La Grange 

2 réflexions au sujet de « Je parle donc je résiste »

  1. Magnifique texte en effet, et je suis à 100% d’accord avec « Ma résistance est ma parole. » C’est une des raisons pour laquelle je continue à écrire, même si les contenus sont un peu moins personnels. Et aussi pourquoi je continue à lire (blogs et livres) 🙂

  2. Cette préoccupation, cette réflexion me tarabuste depuis un moment déjà. Ça fait plus de vingt ans que je tente d’expliquer le fonctionnement des images, avec au moins quatre bouquins et six cents articles écrits en neuf ans pour le site Arrêt sur images. Et je me suis rendu compte, au fil du temps, de deux choses :

    1. Les gens lisent mes trucs en vitesse, ils applaudissent puis ils passent à une autre chose qu’ils lisent ou regardent elle aussi en vitesse. Le scrolling infini dans toute sa splendeur. On consomme, on consomme, on n’a jamais été aussi éloignés du slogan de L’An 01 de Gébé : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste. »
     
    2. OK., ne mettons pas tout le monde dans le même panier, certains ne consomment pas à toute vitesse, c’est vrai. Mais ceux qui s’attardent, qui essaient de réfléchir, sont un tout petit groupe dont on peut compter les membres sur les doigts d’une paire de mains : je m’appelle W, je lis X qui lit Y, lequel lit Z qui lit W et X, etc. Nous tournons en cercle fermé. Ajoutons à cela un nouvel intrus, l’IA qui vient pomper nos divagations.
    Alors parler, résister, oui. Mais… dans le vide ?
    Pour ma part, je suis très tenté par la réclusion à la chinoise, le retrait de ce monde qui court à sa perte à la vitesse grand V.

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