Ce qui m’épate le plus dans cette IAmania, c’est vraiment la rapidité du truc. Comment on est passé d’un ChatGPT pas fute-fute qui a été lancé en novembre 2022, à des IA génératives de plus en plus perfectionnées et entraînées à émuler une certaine intelligence, associée à des capacités d’analyse et de restitution de textes assez bluffantes. Mais surtout, on a compris que ces Intelligences Artificielles allaient pouvoir remplacer les gens qui travaillent avec (un peu) leur tête, et donc enfin sabrer un nouveau pan du marché du travail. Bien sûr certains technolâtres disent que c’est une opportunité pour plus de croissance, et que les innovations n’apportent que plus de bonheur. Et comme d’habitude, tout n’est pas tout blanc, tout n’est pas tout noir dans ce domaine.
Pour les informaticiens, ce n’est pas non plus une histoire qui date d’hier. On a fait des progrès considérables couche après couche, pour abstraire et rendre plus accessibles des trucs compliqués, les couches tout en bas, les trucs bien techniques et obscurs (mais la merveille des merveilles selon certains). A tel point d’ailleurs, qu’aujourd’hui toutes nos merveilleuses technologies reposent sans qu’on le sache (ou pas tous) sur des briques logicielles qui sont la plupart open-source et encore maintenues et développées par des ingénieux bénévoles. Il y a toujours ce strip de XKCD qui résume la situation.

Et tout cela est parfaitement le cas aujourd’hui. Mais même si on a élargi l’assiette des béotiens qui arrivent à faire de l’informatique à différents niveaux, il n’en reste pas moins que la programmation restait un terrain d’experts. Même si c’est plus facile qu’avant, même si les plateformes d’aujourd’hui nous vendent du « no code » ou « low code », on repart toujours sur des langages de programmation, et plus on descend bas dans les couches, plus on est performants, efficients et résilients. (Et c’est pas rien mes chéris !)
Et autant les IAmaniaques se sont pris la tête avec des tas d’emmerdes éthiques en pillant le web et les auteurs de toutes sortes d’œuvres, en générant des contenus racistes, néonazis ou défiant les morales les plus laxistes, autant c’est une certaine forme de Graal qui a été trouvé quand les IA ont été reconnues comme sachant générer des programmes, et plutôt bien. Il faut dire que ce n’est pas comme un corpus web avec à boire et à manger et une IA à qui on doit apprendre la bienséance, la programmation informatique est librement disponible sous forme de documentations, de wikis, d’exemples d’application, des geeks qui débattent dans des forums de telle telle manière de résoudre des problèmes d’algorithme et de codes open source complets qui permettent de faire papa-maman. Et même si, comme pour une langue, il y a de bonnes et de mauvaises syntaxes, des niveaux de langue différents et même des expressions obsolètes, grosso modo on a un corpus de texte qui est riche et homogène. Et pas d’emmerde éthique avec ça, car après tout on cherche juste à ubériser des informaticiens, et tous ces contenus étaient globalement libres de droits. (Damned!)
Il y a des tas de problèmes adjacents à l’usage de l’IA pour programmer, parce que d’abord bah on ne maîtrise plus ce qu’on écrit de A à Z. L’IA selon ce qu’elle utilise comme source peut être assez nulle sur certains aspects de son code (exactement comme elle est parfois nulle pour certaines tournures de phrases) comme la sécurité. Il y a déjà aussi des tas de méthodes qui existent pour polluer des IA avec de nouvelles sources vérolées qui permettent d’introduire des défaillances et portes dérobées dans les codes générés (et ça, fallait y penser, bravo le veau !!!).
Mais il faut avouer que ça fonctionne, en apparence en tout cas, du feu de dieu. Exactement comme les premières fois où vous posez une question à Claude, et puis après vous commencez à l’usage à voir les limites du bouzin. Mais ça m’a permis par exemple de vraiment monter des tas de services open-source pour mon usage personnel, et jamais je n’en aurais été capable seul ou au bout d’années d’errance et de tâtonnements et sans doute avec un abandon poli au GAFAM1. Et par exemple pour le blog, le nouveau captcha dans les commentaires, c’est complètement développé pour moi par une IA. Je ne suis pas capable de l’écrire, mais je comprends très bien le code, je sais suffisamment le lire pour savoir ce qu’il fait et comment, et en comprendre aussi certaines limitations ou erreurs. J’ai fait revoir le code par une seconde IA pour vérifier les aspects de sécurité, et c’est donc un usage qui, pour moi, est un vrai avantage. En revanche, si on considère le coût écologique et éthique de cet usage, bah le compte est pas bon Kevin, et clairement j’aurais pu me contenter du truc d’avant pas parfait (et qui me faisait mettre à la poubelle tous les jours des dizaines de spams).
Là où le bât blesse c’est que l’idée de base des entreprises en ce moment, c’est de se dire bon on va utiliser l’IA pour rendre encore plus productifs et omnipotents nos meilleurs ingénieurs et on arrête de recruter des juniors. On a besoin d’experts qui vérifient le job, et qui assemble correctement les bouts de codes générés. Et là c’est le début de la fin, car si vous ne recrutez plus de juniors, vous n’aurez plus de séniors un jour. Et les experts disent qu’ils sentent déjà qu’ils s’amollissent intellectuellement en utilisant l’IA, et qu’ils n’arrivent pas (et ça n’intéresse personne) à passer à simple vérificateur (qui est une tâche actuelle, mais mineure), ce qu’on peut comprendre.
Une autre facette de ce développement de l’IA c’est ce qu’on appelle « l’agentique », et vous allez en entendre parler d’une manière ou d’une autre. Un agent est une IA qui est spécialisée dans une sorte de tâche et qui a une connaissance très circonscrite mais qui le fait mieux que les autres plus généralistes. L’idée de l’agentique c’est que un agent orchestrateur donne des ordres à d’autres agents experts, et que c’est une manière efficace de simuler des systèmes complexes « humains ». Je vous ai déjà expliqué tout ça il y a trois mois, mais donc à notre échelle c’était il y a une éternité, et depuis ces usages ont explosé !!!
Mais ce qui a explosé aussi ce sont les coûts. Car n’oubliez pas que chaque question à une IA c’est une dépense de quelques « tokens ». Un token est une sorte d’unité de langage pour un LLM, et c’est rapidement devenu la manière de quantifier ce que vous demandez à une IA. Plus vous consommez de « tokens », plus c’est cher, car ça consomme des ressources informatiques (et toutes les autres). Ce développement de l’agentique pour le développement informatique, c’est l’eldorado des fournisseurs de LLM, et donc ils s’y précipitent tous bille en tête. Cela permet vraiment d’augmenter la productivité des équipes (avec tous les bémols et modulos), et vous ayez une somme modique pour l’accès au service.
Pour ce qui était d’abord gratuit, puis est devenu un abonnement illimité, devient graduellement un achat d’une quantité de tokens. Et les quantités augmentent à un rythme jamais connu dans l’histoire de l’humanité (c’est beaucoup oui). Les entreprises d’IA générative ayant été valorisées à des milliards de dollars, et la bulle étant bien bien gonflée, on commence à leur demander à générer du cash et à prouver leur retour sur investissement. Et donc, elles se concentrent sur les services aux entreprises, les fameux services agentiques, et elles réduisent tout le reste. On l’a vu d’ailleurs avec OpenAI qui a abandonné son outil de génération de vidéos (c’était gratuit, et ça consommait beaucoup trop pour plein d’emmerdes éthiques à venir au vu des usages). Je commence à comprendre pourquoi Sam Altman voulait payer les gens en tokens…
Et avec les tokens, on commence aussi à sonner la fin de la récré. J’écoutais récemment le DG d’Uber qui expliquait que le budget « token » annuel de son entreprise avait été dépensé au premier trimestre, et qu’il n’allait pas non plus pouvoir investir autant que cela. Donc c’est marrant on se retrouve dans la situation ubuesque où les gens lambda s’emparent de l’IA, et en dépendent rapidement, mais aussi vite le modèle économique ne fonctionne absolument pas.
Sur ce sujet de la fin des abonnements et je me demande ce qu’il va arriver des propositions gratuites actuelles. Elles sont essentielles à l’adoption massive et l’addiction consciente (même stratégie que la clope et les cigarettiers il n’y a pas si longtemps que ça) des masses. Imaginez la tronche des étudiants si ChatGPT coûte quelques centaines d’euros pour rédiger un document ? Mouahahaha.
C’est un peu comme si, on retournait au début des téléphones portables avec 25€ le mégaoctet, j’en connais bien les conséquences.
Cette époque des télécoms se rapproche d’ailleurs bien de ce qu’on vit avec l’IA je trouve, c’est juste que ça va trop vite, beaucoup trop vite. Et donc on se prend trop rapidement les pieds dans le tapis, et d’ailleurs je lis aussi des tas de contre-exemples qui expliquent assez justement le piège de l’agentique (via Morgan).
Certains disent que c’est la fin des haricots : plus de métier de développeur (je lis le fil Reddit idoine, c’est une peinture assez précise de cette profession). D’autres un truc intermédiaire mais voué à l’échec : les juniors n’ont plus de taf, on veut des experts qui orchestrent et vérifient, mais les experts en question perdent les compétences à vitesse grand V. Beaucoup aussi disent que ce sera comme toutes les progressions : un vecteur de productivité et de croissance. On ne fera que recruter plus d’ingénieurs : c’est ce que dit le DG d’Uber : il n’a pas assez d’ingés dans la boîte pour sortir toutes les évolutions imaginées et voulues aujourd’hui. Pour lui il faudra dans le futur, plus d’agents IA et beaucoup plus d’humains. (De la part d’Uber qui investit dans les véhicules autonomes, ça fait sourire. Jaune.)
En attendant la merdification des Internets continue comme en 40.
Mélaka avait évoqué comme des tas de sites publient des modèles et patrons d’amigurumi qui sont générés par IA et complètement fantaisistes, mais Manu rapporte que le même phénomène point chez les tricoteuses ! Dans le même temps, le navigateur Chrome vous installe 4Gb (via Seb Sauvage) d’un modèle LLM minimaliste sans vous demander votre avis, et le réinstallé si supprimé. Idem pour Claude. (Sans doute lié à la crise des tokens, histoire de faire des économies, mais le poids de chaque ordinateur avec ce truc inutile pour la plupart…)
Tandis que certains célèbrent déjà le retour des Internets chiants (via Seb Sauvage), et que d’autre se disent que de toute façon la bulle va péter, et malgré tout les restes seront intéressants à certains égards.
After the AI bubble pops, there will be a lot of durable residue. The data centers will still stand. The GPUs will still be there, and if we don’t « sweat the assets » by running them as hot and hard as they can tolerate, they won’t burn out in 2-3 years. There will be lots of applied statisticians, skilled data-labelers, etc, looking for work. And there will be lots of open source models that have barely been optimized (why make an open source model more efficient when you’re raising capital based on the promise of outspending everyone else in order to dominate a world of ubiquitous, pluripotent, winner-take-all centralized AI?)
Bubbles are REALLY evil par Cory Doctorow
Et le plus intéressant et troublant, j’aurais pu l’écrire moi-même : comment milite t-on et comment peut-on s’en sortir quand on est soi-même consciemment la cause (via Louis Derrac) d’une partie du problème ?
Car le jour du dépassement (ça dépend, ça dépasse) ça a commencé dans les années 70 à nous prendre moins d’une année pour consommer toutes les ressources produites pendant un an par la planète, donc si on veut au moins avoir un impact neutre sur la nature et les capacités de la Terre, tout en considérant un accès « moyen » pour tous, alors il faut sans doute repartir avant 1940. En gros notre monde idéal c’est Downton Abbey en termes d’équipement technologique, que ce soit sur le plan médical ou industriel ou sur n’importe quel pan du développement.
Donc ne pas faire l’IA pour cette raison ok, mais et tout le reste ? Car sinon on continue à aller dans le mur, on y va juste plus lentement. Cela vaut-il vraiment le coup (mais je suis toujours convaincu qu’au moins sur l’aspect des ressources, de l’écologie, de l’éthique, c’est nécessaire) ?
- C’est un peu ma justification équivalente à « je reste sur X car il faut lutter et militer depuis l’intérieur », hu hu hu. ↩︎

Dis donc, ça part dans tous les sens aujourd’hui.