Je ne l’avais pas complètement réalisé avant de lire des tas de trucs sur le sujet récemment, mais l’IA générative c’est évidemment le truc ultime pour capter l’attention. Nan mais mieux que TF1 et son temps de cerveau disponible hein, quand vous échangez avec une IA générative c’est la garantie d’un vortex pire que ceux qui vont de clic en clic sur Wikipédia. C’est la même chose pour les dévs qui, normalement une population relativement solitaire dans son labeur et ses épanchements, qui se retrouvent avec un truc répondant, compatissant et enjaillant sans cesse, comme David le raconte si bien. Et comme lui, le bilan à faire de cette fameuse productivité et créativité « boostée » n’est pas folichon. Comme après un vortex wikipédien, on en retire rarement de quoi écrire une thèse sur les chevaliers-paysans de l’an mil au lac de Paladru (quoique).
Après moi, ça m’a tout de même énormément servi, et ça me sert encore, dans l’apprentissage de tas de trucs techniques, et même dans l’accompagnement aux développements de trucs persos. Mais ça se résume en gros à une liste de courses partagés avec le chérichou, ou une liste de tâches pour moi, ou encore une page portail d’atterrissage super personnalisée qui me sert dorénavant plutôt que de confier cela à un quelconque service connecté. Bref, j’aurais pu me passer de tout ça, surtout qu’il a sans doute fallu cramer la moitié de l’Amazonie pour se faire.
Après en ce moment sur l’IA générative, c’est l’opposition qui gronde du grand public, et de tas de spécialistes, avec une adoption de l’entreprise qui fait un peu peur dans son impréparation ou son côté carrément boulechite. Mais j’ai adoré l’avis très tranchés comme celui d’Ed Ziton largement traduit en bon françois ici.
Et là ça tranche dans le vif :
« Si les PDG sont particulièrement vulnérables à la psychose de l’IA c’est parce qu’ils sont suffisamment éloignés du travail de terrain nécessaire pour générer de la valeur avec l’IA. Les LLM sont dangereux pour de nombreuses raisons, mais l’une des moins évoquées est leur capacité à manipuler les dirigeants les plus incompétents. L’IA générative est très douée pour imiter le travail, tout comme la plupart des managers et des dirigeants. Comme eux, même si elle est totalement incapable de faire quelque chose, elle prétendra le contraire et vous complimentera pour vos suggestions. Et c’est pour ça que les crétins du business l’adorent. » « Là où un humain dirait des choses agaçantes comme « c’est impossible dans ces délais » ou « on n’a pas les ressources nécessaires », l’IA répondra « bien sûr, tout de suite ! » et dépensera un maximum de ressources.
« Les entreprises ne dépensent pas des millions, voire des centaines de millions de dollars par an en IA parce que c’est une bonne chose, mais parce qu’elles sont dirigées par des personnes totalement incompétentes. L’IA générative est un véritable aimant pour les surveillants, les mouchards, les incapables, les flagorneurs et tous ceux qui détestent travailler et aiment rabaisser les autres. Autrement dit, elle flatte les ratés qui pensent qu’apprendre ou exceller dans un domaine est une perte de temps, car ils méritent de faire ce qu’ils veulent sans le moindre effort. »
Et c’est très vrai tout ça selon moi.
Dans la série j’ai testé, j’ai adore mais j’ai très peur : J’aime beaucoup la réaction du journaliste de The Verge quand il a essayé le nouveau service agentique Gemini Spark qui a l’air d’être vraiment bon et efficace, mais aussi terriblement opiniâtre dans sa connaissance intime de tout ce qu’on lui donne (les data google = 3615 ma life).
You know the phrase, “If you’re not paying for it, you’re the product”? AI takes that one step further. We actually are paying for it. And we — our correspondence, our photos, our very lives — are both the raw material and the end product, everything constantly mined and sorted and fed back to us in new ways. Some of them might be incredible; all of them will require this trade. I suspect I’m going to have a fabulous weekend in Hershey this summer, but I’ll never shake the feeling that I’m being watched. Supposedly for my own benefit.
Arthur Perret écrit très couramment sur l’IA générative, et il a résumé ses positions ici : Je souscris largement à ses dires sur le sujet, et je trouve que c’est souvent des positions équilibrées, argumentées et sensées. Ce qui me paraît dingue en ce moment c’est cette schizophrénie et décalage entre le prix des tokens qui freine toutes les boites qui éclatent leurs budgets IA en quelques jours, et celles qui déploient à grande échelle des modèles beaucoup moins onéreux mais vaguement inutiles, mais aussi cette considération absolue lorsqu’on essaie de voir si le truc est même vaguement profitable. Et je vous rassure, ce n’est pas le cas, vous pouvez même revenir régulièrement pour vérifier.
Mais comme d’habitude je trouve que les avis sont beaucoup trop polarisés et souvent sur des concepts bancals ou justifications spécieuses. Notamment sur les accusations d’investissements sans fond (qui sont exactes et fondées), car c’était bien la même chose de toutes les technologies émergeantes, je suppose que le web c’état aussi la même chose, ou la téléphonie mobile aussi, ou l’informatique personnelle etc. En revanche, nous n’avons juste pas aujourd’hui les moyens : sociologique, sociétaux, éthiques environnementaux de cette gabegie. Et le système ferroviaire qui ne sera jamais profitable est en revanche le mode de transport qui est, et sera encore pendant quelques temps, le plus vertueux. Donc encore une fois, c’est compliqué de comparer des choux et des carottes, et de prendre parti sans y mettre de politique ou de morale, et donc de s’opposer sur des valeurs (le truc qui nous amène rapidement à nous filer des taloches entre frangines), sans se prendre les pieds dans le tapis.
L’exemple de réaction ultime, qui n’est peut-être pas si dingue et extrémiste, c’est celui de Chad Whitacre. Cet homme, qui a été pilier d’une communauté open source, développeur et ingénieur informaticien de bon aloi, a décidé de complètement renoncer au numérique. Voilà tout. L’IA agentique a été la goutte d’eau, et il a décidé de vivre sa vie en analogique. Voilà son manifeste (via Simon Willison via Morgan) qui est tapé à la machine et posté sur un site web. En surfant et fouinant un peu, on peut retrouver les traces de ce type et tout son cheminement et c’est absolument passionnant.
Et on le retrouve notamment inspiré par ses voisins et amis Amish, qui sont un certain exemple pour lui d’une vie analogique fonctionnelle dans notre monde moderne et moderniste.
Je ne sais pas s’il fera des émules, ou réalisera le début d’un schisme sociétal, ou un simple pétard mouillé, mais ça fait réfléchir, et ça ce n’est jamais une mauvaise chose.
(En en-tête c’est moi en 1979 en vacances avec mes parents dans une roulotte dans le Périgord, ça se faisait à l’époque.
)

C’est marrant, de la même façon qu’il y a quelques années j’avais commencé à supprimer tous les appareils électriques dont on pouvait se passer sans trop se rétrécir la vie ni pomper sur notre peu de temps libre, ça fait un moment que je suis retournée vers des carnets de papiers pour des trucs de la vie quotidienne que je tenais sur ordi (mais que si c’est que pour moi, sans besoin de partager, juste un aide-mémoire, bah papier crayon, ça va). Je constate donc que je ne suis pas la seule à aller dans ce sens. En revanche pas de façon radicale (et parce qu’aussi je revenir en arrière si c’est pour se recompliquer la vie, ne me tente guère).
J’aime beaucoup l’analyse sur les piètres managers d’autant plus séduits par les IA, qu’ils ne savent pas bosser, en fait.