Ah là là, le gros fan de Christopher Nolan que je suis attendait ce film avec impatience, et je suis rassuré de ne pas avoir été déçu, contrairement à d’autres films, et abasourdi même qu’il ait réussi une telle prouesse. J’ai eu l’habitude de taxer ses films de « blockbuster intelligent » car je trouve que c’est un talent rare de pouvoir réaliser des films qui se lisent à plein de niveaux, et qui proposent du divertissement avec une touche foncièrement hollywoodienne, mais qui sont des œuvres magistralement mise en scène et toujours impeccablement écrite. Ses films plaisent vraiment à une gamme étonnamment large, depuis des personnes férues de cinéma à celles qui viennent juste bouffer du pop-corn et voir le gros budget du moment (et ce n’est pas une mauvaise chose).
C’est un défi incroyable à relever que de vouloir adapter l’Odyssée, et en appelant le truc « L’Odyssée » quoi, pas comme « Troie » qui s’inspirait de l’Illiade mais qui était une version très romancée et hollywoodienne, mais tout en étant un très bon film et un super divertissement. Après en référence, à part des péplums italiens kitsch, il y a l’indétrônable « Le choc des Titans » qui jouait sur un volet mythologique avec une réinvention toute « année 80 », et son remake avait bien prouvé que ce n’était pas facile du tout de pondre un film pareil tout en n’évitant pas les écueils du ridicule. Et après, on a des trucs plus anecdotiques et « teens » qui surfe plutôt sur du film de super héros avec un « Percy Jackson » par exemple. Mais avec Nolan, on est forcément sur un autre type de récit, et une appropriation qui propose une vision très singulière mais qui force souvent le respect (ce n’était pas évident d’ailleurs que sa trilogie Batman fonctionne aussi bien auprès des fans).
Et là, il annonce tout de go que nous sommes dans un récit mythique et « magique », et clairement le film ne se veut pas historique puisque c’est l’adaptation d’un poème, une épopée grecque du 8è siècle avant Djizeusse, qui cite des gens vrais, semi-vrais ou pas vrais du tout, et comme on n’en sait rien, autant y aller avec une certaine licence poétique justement.
Et donc ne cherchez pas des costumes d’époque ou une reconstitution archéologique, puisque c’est de toute façon un concept inepte dans ce cadre (alors que ça ne l’était clairement pas pour un film comme Alexandre). Donc les casques ont des balais-brosses rouge pétant et tutti quanti. Mais j’ai aimé que la direction artistique globale soit assez cohérente avec les décors familiers des poteries grecques. Les comédiens et comédiennes ressemblent vraiment à tous ces personnages de profils en noir sur fond rouge ou l’inverse, un peu stylisés, des cratères, kylix et autres vases antiques. Et donc même si ce n’est pas crédible « historiquement », cela fonctionne super bien (bon j’avoue, ça m’a fait penser au film Disney Hercule qui présente comme cela des personnages qui s’animent à partir des poteries
).
Le récit d’Homère (ou des aèdes qui représente le gars, comme c’est plutôt le consensus actuel) est plutôt bien respecté, et après une introduction assez importante sur le contexte d’Ithaque qui attend sans trop d’espoir le retour de son roi, on est chez Calypso, et Ulysse se souvient peu à peu des péripéties qui l’ont amené là. C’était pain béni pour Nolan ces flash-backs, car il nous a évidemment pondu une narration parfaitement déstructurée, avec un montage bien bien alambiqué et une trame temporelle en boustrophédon (au moins). Mais l’avantage avec l’Odyssée, c’est que même si on s’est arrêté à Ulysse 31, on connaît tout de même bien ce qu’il se passe au début, au milieu et à la fin (mais il manque Nono et Thémis je trouve perso).
Après formellement, c’est bien simple, c’est d’une absolue perfection. Purée, ce que c’est beau, bon et bien ! Filmé génialement, des décors réels époustouflants, des créations d’effets spéciaux à se damner, des scènes d’action à te faire trembler dans ton siège, et à t’arrêter de respirer, des comédiennes et comédiens tous excellents… Dingue ! Matt Damon et Anne Hathaway avec des rôles à leur mesure, et parfaitement campés. Tom Holland qui montre enfin la palette de son jeu, et qui se révèle l’excellent acteur qu’on voulait qu’il soit (il est tellement adorable). Et même les rôles plus discrets de Zendaya, Elliot Page ou Lupita Nyong’o sont remarquables. J’ai beaucoup aimé Himesh Patel qui est toujours excellent (et beau
), et il faut saluer Samantha Morton (la jeune précog de Minority Report) qui interprète une saisissante Circé.
Mais ce qui m’a le plus séduit dans le film c’est le message même de Nolan de par son interprétation du parcours d’Ulysse. C’est sans doute l’aspect le plus novateur, mais aussi le plus sombre et tourmenté du personnage, dont Nolan s’empare pour donner une lecture bien singulière du poème. Le film en cela parle beaucoup des affres de la guerre, des puissants qui l’imposent aux moins puissants, et de l’image écornée d’un guerrier « aux mille ruses » qui utilise un stratagème qui joue sur le mensonge, la dissimulation et la duplicité, et qui est une drôle d’insulte à ces dieux qui étaient autant respectés par les grecs que les troyens. On retrouve aussi en fil rouge cette loi de Zeus sur l’hospitalité, et des tas de gimmicks qui sont autant de rappels à ces phrases récurrentes de l’Odyssée pour aider les récitants à se remémorer leurs lignes (l’aurore aux doigts de rose…). La fin du film plutôt que de simplement nous faire le « happy ending » hollywodien, ou en l’occurrence tarantinien avec une vengeance bien proverbiale, ouvre des tas de lectures alternatives ou auxiliaires qui donnent une belle profondeur à l’histoire éculée, qu’on redécouvre ainsi avec un œil nouveau.
Et globalement c’est un film qui n’est pas léger et « gai », mais au contraire sombre, lourd et grave… Cette pesanteur au bout d’un moment m’a d’ailleurs été un peu difficile à supporter, et je trouve que c’est le défaut du film. On est oppressé du début à la fin, à la fois sur le fil de l’histoire à Ithaque, les aventures terribles du héros, et même donc sur la libération finale (mais ça se finit tout de même bien, ouf). Néanmoins le souffle épique du film est indéniable, et c’est une tempête de tous les diables qui donne lieu à des scènes d’action extravagantes !! C’est parfois absolument incroyable, avec en plus une superbe partition de Ludwig Göransson pour brillamment souligner cela.
Je n’imaginais pas que Nolan pourrait même autant de « lui » dans une adaptation pareille, mais force est de constater que ça marche super bien, et que c’est une vraie bonne surprise. Mais donc pas de blockbuster en mode super-héros, c’est un film profond et mélancolique, violent et bruyant, politique et philosophique, magnifiquement filmé et joué, qui vous laisse un peu sur le carreau, mais avec le sentiment d’avoir vu un truc qui vaut la peine d’être vu au cinéma pour son ampleur épique, sa narration subtile et sa morale très actuelle.


Bon je suis pas trop fan de Nolan, mais tu m’a convaincu, les critiques générales sont dytirambiques. Donc, maintenant qu’il fait moins chaud je vais me faire une toile.