Soudain (Ryūsuke Hamaguchi)

4.5 out of 5.0 stars

Bon bah 196 minutes hein, soit 3 heures et 16 minutes. C’est long ! Mais j’en suis ressorti avec une étrange impression que le montage était parfait. C’était long, trop long au ressenti (j’ai regardé l’heure), mais chaque séquence est magnifique. Et chacune de ces scènes est un moment fort, intense, porté par des comédiennes superbement douées, et une réalisation impeccable. Donc c’est (trop) long, mais c’est bon !

Virginie Efira est une directrice d’EHPAD à Paris qui met en place une philosophie de soin aux patients : l’humanitude. Sa situation est assez difficile car elle fait face à une administration et des personnels qui ont des objectifs différents, et malgré son métier qui est sacerdoce, elle est au bord du burn-out. Elle fait la rencontre, par un curieux concours de circonstance, d’une metteuse en scène japonaise, Tao Okamoto, qui est à Paris pour présenter une pièce de théâtre (avec un comédien japonais) qui évoque le combat de Franco Basaglia qui a visé à la suppression des hôpitaux psychiatrique en Italie. Il se trouve que Virginie Efira a fait des études d’anthropologie au Japon et Tao Okamoto de philosophie à La Sorbonne, donc les deux femmes initient un échange en passant du japonais au français et réciproquement. Leurs existences sont tant en écho qu’elles se rapprochent d’une manière assez passionnelle, et on suit leurs découvertes réciproques.

Là où le film est curieux, c’est que ce sont de très longues séquences donc. Et normalement, on attendrait du réalisateur, Ryūsuke Hamaguchi, qu’il arrête sa caméra. Mais non il ne s’arrête pas. Et donc ce qui est un film se mute à certains moments en un documentaire sur la vie hospitalière et la déficience cognitive des personnes âgées, ou alors en un séminaire sur le capitalisme et ses conceptions selon des prismes français ou japonais avec schémas sur tableau blanc à l’appui, ou encore une pièce de théâtre filmée en japonais, sous-titrée en français, à propos d’un médecin italien et son antipsychiatrie etc. Malgré tout, toutes ces séquences trop longues pour un film « normal » produisent un effet sur l’attention et la manière dont on plonge dans l’histoire. Et ce n’est pas si long, pris une par une, et surtout comme je l’ai dit précédemment je ressors en pensant sincèrement que le montage est parfait.

Ces séquences permettent de saisir avec beaucoup plus d’acuité se qui se joue dans le film. Les intrigues politiques ou sociologiques prennent du sens quand on a eu un cours sur le capitalisme à l’aune de la santé et du déclin cognitif des personnes âgées dans nos sociétés, et les histoires personnelles des protagonistes sont perçues avec autant plus de vigueur, authenticité et de sincérité quand on a bien écouté leurs échanges. Ce ne sont plus quelques bribes montées qui aménagent les discours, et truquent la réalité, non à la place c’est l’intégralité d’une conversation. Un échange avec la découverte de l’autre, les silences, les interrogations hésitantes, le jeu des langues, et des regards qui sont magnifiquement filmés par le réalisateur.

Le film devient de manière incroyable et stupéfiante l’archétype d’un film français, mais tout autant ce qu’on attendrait qu’un film nippon. Ryūsuke Hamaguchi arrive à nous livrer une synthèse ou une sorte de vision syncrétique de deux films en un, avec un vocabulaire cinématographique et des valeurs communes. Car je suis intimement persuadé que le film parlera autant aux deux peuples, et qu’il possède cette qualité singulière de mettre en exergue ce qui nous rapproche tant.

Après de manière plus prosaïque, nous sommes sur une thématique de fin de vie, de perte d’autonomie et de capacités cognitives (donc pas super gai en apparence, et quelques échos à Amour de Haneke), et d’une manière novatrice de prendre en charge des personnes souffrant de maladies neurodégénératives en EHPAD, et c’est passionnant aussi de voir tout ça. Le film est vraiment inclassable, mais il est vraiment précieux et diablement bien écrit.

Une réflexion sur « Soudain (Ryūsuke Hamaguchi) »

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