RRR

4.0 out of 5.0 stars

Le film est d’abord sorti en 2022, mais il a plutôt fait un flop, et là il ressort avec une assez bonne presse (également l’Oscar et le Golden Globe pour la chanson Naatu Naatu). Je suis plutôt client des films Bollywood, sans en être fan, mais j’adore leur extravagance dans le jeu, la mise en scène et les séquences dansées/chantées sont souvent très réussies. J’aime bien aussi leurs histoires où les curseurs sont poussés à fond, avec des tragédies bien extrêmes et des rebondissements dignes d’un opéra de Verdi (mais en 22 actes minimum).

RRR c’est pour Roudram Ranam Rudhiram (Rage, Guerre et Sang)1, en anglais on voit sur l’affiche que c’est Rise (s’élever, se relever), Roar (rugir) et Revolt (révolte). Et donc le film consiste en une fiction mais basée sur deux importants héros de l’indépendance indienne : Alluri Sitarama Raju et Komaram Bheem. L’intrigue imagine la rencontre des deux hommes, et surtout une amitié profonde, une bromance de chez bromance, qui va les galvaniser dans leur quête révolutionnaire.

Nous sommes dans les années 202, en pleine domination britannique de l’Inde, et on suit l’intrigue de base avec Bheem (joué par N. T. Rama Rao Jr.) qui fait partie des Gonds (une population tribale qui vit dans un village au cœur de la forêt). Le gouverneur et son épouse3 sont dans le coin, car lui tire à la carabine sur des tas d’animaux pour son plaisir sadique et sanguinaire, et elle se fait peinturlurer les mains par une charmante gamine locale (qui est la petite sœur de Bheem). En quittant le village, la femme du gouverneur demande à avoir la petite fille chez elle. Et hop, on file quatre roupies à la mère, et personne n’y comprend rien, mais la petite finit enlevée des siens, pour servir « d’animal de compagnie ». Bon évidemment, vous imaginez une peinture des anglais la pire possible, le truc est évidemment caricatural à mort (malgré une réalité affreuse de la situation coloniale évidemment). Quand Bheem réalise que sa petite sœur a été enlevée, il part à sa poursuite, et se retrouve à Delhi. Et Bheem pour tout vous dire c’est Kraven le chasseur version indienne, faut pas la lui faire à l’envers.

En parallèle, on suit la carrière policière et militaire énigmatique de Raju (joué par le beau gosse Ram Charan). Ce dernier apparaît comme un homme au service des britanniques avec un zèle incroyable, et cela le fait bien voir des autorités. Il doit alors enquêter sur Bheem, dont la volonté de retrouver sa sœur le fait être considéré comme un suspect à appréhender. Mais les deux ne se connaissent pas. Et par le plus grand des hasards, ils se rencontrent lorsqu’il faut sauver un enfant qui est menacé par un train en flamme sur un pont (rien que ça). Ils sauvent le gamin lors qu’une scène absolument dingue (illustrée par l’affiche ci-dessous), et deviennent alors BFF4.

Je ne vous en dis pas plus car ça dure 3h, et comme j’en parlais précédemment, c’est comme voir un opéra en 22 actes. Mais alors ce n’est pas du tout chiant ou lent, ah ça on n’est pas dans Le Mahabharata, et ça pète de tous les côtés. Le réalisateur abuse éhontément des images de synthèse, parfois ça marche très très bien, et parfois beaucoup moins bien. Les combats sont très beaux avec des accents à la Matrix ou Tigre et Dragon, et l’action rappelle à peu près les films de Tom Cruise. Mais de temps en temps, ça dodeline, ça sourit, la musique se met en route, et ça chante à tue-tête pendant dix minutes !! Oh yeahhhh.

Et donc comme je disais les curseurs sont à DONF ! Donc on ne peut pas s’empêcher de prendre ça au énième degré, et souvent même j’ai beaucoup ri dans des scènes sérieuses, car ça prête beaucoup plus à sourire qu’à sérieusement considérer cela pour argent comptant. Et là où tout de même, c’est troublant, c’est dans l’exacerbation de la masculinité des héros. Alors Bollywood ce n’est pas du cinéma queer, c’est certain, et souvent les figures masculines sont stéréotypées et « viriles » en format cliché. Mais là j’ai trouvé que c’était particulièrement souligné, et ça m’a un peu fait tiquer. De la même manière, que les armes et le combats armés sont glorifiés de manière extrême et sans nuance.

On se retrouve à la fin avec une sorte de « Braveheart » et dont la dynamique morale est peu près celle d’un Tarantino. Donc on a des exactions terribles du côté des opprimés, et une vengeance implacable de ces derniers envers leurs oppresseurs. Œil pour œil, dent pour dent, sans aucun discernement, sinon celui des vrais hommes qui se lèvent, prennent les armes, et massacrent à leur tour les colons. Le film est en cela extrêmement violent, et se sert de la rhétorique du colonialisme pour justifier son intrigue, j’ai l’impression.

Mais en réalité, j’ai marché, car c’est tellement gros et parfois à la limite du ridicule, que ça fonctionne, et qu’on se laisse prendre au divertissement « héroïque » totalement manichéen. Mais la fin du film qui transforme carrément Raju en Rāma, mais aussi le fait que Bheem se soumet à la morale guerrière et meurtrière de ce dernier est troublante. Il y a un petit côté suprématie brahmanique qui m’a fait tiqué, alors que je ne connait pas grand chose à l’Inde. Mais le pompon, c’est la scène finale, qui pourtant est un morceau de bravoure bollywoodienne avec une sorte de clip endiablé où tous les personnages du film viennent danser et chanter. Mais ils chantent la révolution et l’indépendance en citant des héros de la nation, et surtout en mettant en exergue le drapeau indien qu’il faut lever pour retrouver sa dignité etc.

Ce moment est vraiment curieux, car c’est l’apothéose de la fin du film avec une super chanson. Et en même temps, c’est Bardella au Puy du Fou qui danse avec Charles de Gaulle sous l’égide de Jeanne d’Arc et de la bannière bleu blanc rouge. Alors j’imagine que je suis un peu trop ce Français qui est encore marqué par la collaboration et le nationalisme toxique, et qui a du mal avec ce patriotisme exacerbé (qui rime avec extrême droite et pensée réactionnaire), oui il y a sans doute de cela. Et des Américains par exemple, toujours prompts à lever le drapeau la main sur le cœur, trouveraient sans doute cela normal.

Mais une chose aussi m’a étonné : où est Ghandi ? C’est peut-être encore une fois, une vision européenne (ou juste la mienne) mais pour moi l’indépendance indienne rime avec Ghandi, et je ne vois pas comment ne pas le représenter ou le citer. Et la notion de résistance non violente est sans doute ce qui a le plus marqué cette victoire de l’indépendance de l’Inde. Mais là non, c’est glorification de héros armés et comparés à des tigres ou des taureaux. C’était pourtant une telle occasion de nuancer une tonalité encore une fois viriliste et masculiniste qui imprègne tout le film.

Et donc en sortant du cinéma, je me suis dit mais merde, je me suis trompé ? C’est tellement gros leur truc, que ça me fait rire, et que je prends ça pour du second degré. Mais est-ce du second degré ? Ou alors j’ai vraiment vu un spectacle du Puy du Fou qui raconte n’importe quoi sur des personnages historiques et les réécrit sous forme de fiction nationaliste « hollywoodisée » pour faire passer un message subliminal. On loue vraiment cette masculinité là ?? Le film promeut-il vraiment le combat armé ?

Après tout « Braveheart » aussi a été considéré à son époque comme un film qui a ravivé le nationalisme écossais, et les velléités d’indépendance de l’Écosse. Donc avec l’outrance en moins, est-ce que c’est juste un équivalent qui ne devrait pas me choquer ?

Donc j’ai beaucoup aimé ce film avec du second degré, et pour une forme réjouissante et bien calibrée, pour son souffle épique et ses dimensions surréalistes poussées à l’extrême. Mais je ne sais plus très bien ce que j’ai vu comme film…

  1. Selon Wikipédia ! ↩︎
  2. 1920 hein… ^^ ↩︎
  3. Alison Doody qui n’est autre que la Dr Elsa Schneider du 3ème Indiana Jones. ↩︎
  4. BFF : Best Friends Forever, meilleurs amis pour la vie. ↩︎

3 réflexions au sujet de « RRR »

  1. Tu as parfaitement noté: il n’y a pas Gandhi ni les têtes du parti du congrès. La doctrine de la non violence est peu compatible avec un film d’action et il y a bien sûr un enjeu politique pour Modi qui vient rappeler que l’indépendance n’est pas que le seul fait des non violents. Il y a eu des luttes armées. Les européens ont tendance à oublier que le parti du congrès a aussi instauré la dictature sous Indira. Face à cette ultra testostérone, il y a eu des guerrier-es bien plus efficaces : les hizra, les « transsexuels » interdits par les Britanniques parce qu’ils/elles luttaient de manière acharnée contre les soldats en leur refilant la syphilis ou en prenant les armes. Modi a même du reconnaître que leur discrimination est un héritage colonial et légaliser l’homosexualité !

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