Iwak c’est Inktober with a keyboard, donc tout le mois d’octobre : un article par jour avec un thème précis.
C’est juste un souvenir d’enfance comme on peut tous en avoir, mais celui-ci reste prégnant, car j’imagine que l’émotion fut intense. Je devais avoir dix ans, et donc c’était en 1986, et je me souviens très bien du bateau car c’était le Napoléon, et on l’avait déjà pris plusieurs fois pour aller en Corse.
C’est la plupart du temps mon oncle et ma tante qui nous prenait mon frangin et moi avec eux pour leurs vacances d’été en Corse. C’était hyper cool pour nous car on cumulait souvent les vacances avec les parents, une colonie de vacances et ensuite avec des cousins et oncles et tantes. J’ai été très chanceux de ce côté là, j’ai toujours eu des tas de découvertes estivales, et malgré les moyens limités de mes parents (et là où avoir été fils d’agent EDF changeait vraiment la donne sur les possibilités de loisirs sans la capacité financière qui va avec), les gamins dans la famille avaient toujours des activités pour les vacances d’été.
On avait donc roulé pendant 8 bonnes heures vers Marseille ou Toulon (je ne me rappelle plus), et on prenait le ferry SNSM qui devait nous emmener vers Ajaccio. J’étais tout excité de prendre le bateau, c’était à chaque traversée une vraie aventure pour un gamin. On allait se promener sur les ponts, on explorait les différents niveaux et les recoins du navire, et on allait même au cinéma parfois ! Et puis bien sûr, ça tanguait, et parfois ça faisait des guilis dans le ventre quand on essayait de dormir dans une couchette.
Ce mois d’août 1986, c’était donc de nouveau une nuit de traversée pour la Corse, et c’était comme toujours un moment très excitant. Evidemment, on ne devait pas se perdre, et on ne pouvait pas trop s’éloigner de notre famille. Mais on trouvait toujours un moment pour aller faire du repérage et aller mettre le nez dehors accroché au bastingage. Mais ce soir là, car c’était vraiment une nuit à dormir en cabine plutôt qu’un voyage diurne, la tempête semblait poindre.
Et quelques heures plus tard, nous fûmes pris dans un de ces grains méditerranéens dont le danger est bien réel. On n’imagine pas qu’une telle traversée puisse représenter un quelconque danger, on faisait juste une petite diagonale maritime, un saut de puce de mer, mais la soirée a vraiment basculé quand on a commencé à ne plus pouvoir marcher librement dans les couloirs du bateau tant le flux et reflux était important. On entendait les gens tomber et vomir, c’était un peu la fin du monde. Des appels de sécurité avaient ensuite demandé à tout le monde de rentrer dans leur cabine, et de ne surtout pas sortir sur le pont.
Je me souviens qu’on s’est mis au lit, et qu’on entendait plus de bruits, mais au lieu de cela c’était un immense ascenseur lancé dans le vide à chaque ressac. C’était comme quand mon père fonçait avec la deux-chevaux sur cette pente, juste avant de tourner à droite pour la maison, et qu’on aimait tant ce que ça faisait dans le ventre, et ça nous faisait rire. Là étendu sur la couchette, je me sentais carrément oppressé lors des montées du ferry sur la houle, et soulevé lors de la redescente. Et puis il y a eu des coups forts contre la coque, et là c’était encore autre chose. Cela continuait à monter et descendre, mais en plus on avait ces boums immenses qui faisaient trembler toute la carlingue. Le silence était de mort dans le bateau, et on ne vivait qu’au rythme de la tempête.
Et puis un message du capitaine nous a fait nous relever. Il indiquait que nous nous prenions trop de lames de côté et que c’était dangereux pour l’intégrité du navire. Il prenait donc la décision de changer de cap, quitte à nous retarder, pour prendre les vagues de face, et que ça allait secouer, mais qu’il valait mieux prendre cette décision. Nous étions passés en mode « alerte », et là on ne rigolait plus, on vivait une aventure qui décidément avait pris une drôle de tournure.
Nous nous sommes rhabillés rapidement, et sur les conseils des matelots qui circulaient dans les couloirs, nous avons enfilés nos gilets de sauvetage. Des types sont venus expliquer les modalités d’évacuation, et la manière dont femmes et enfants devaient aller au devant des embarcations si de telles consignes venaient à être données. Ensuite, on s’est posé sur les couchettes du bas, avec nos gilets, et on a attendu. Longtemps, des heures… On entendait le vent, les vagues qui frappaient sourdement les bords du navire, et toujours ces hauts et ces bas qui faisaient penser à un manège à sensations.
On était assez inquiet évidemment, et cette attente nous avait paru bien longue, même si ma tante avait commencé à nous raconter plein d’histoires pour passer le temps. C’était sa spécialité de nous raconter des histoires classiques mais de les interpréter avec un humour imparable. Elle pouvait mettre une heure à nous raconter le petit chaperon rouge, avec une description à mourir de rire du loup traveloté et de sa grande moto sur laquelle il essayait de s’enfuir à la fin du conte.
Et puis, au bout d’un moment le vent était moins fort, les coups moins rudes, et la houle se calma enfin. Le capitaine nous informa qu’on pouvait finir notre nuit, qu’on avait perdu quelques heures, mais qu’on reprenait le cap sur Ajaccio.
Cette histoire a quarante ans, mais elle reste bien sûr inscrite dans mes souvenirs et mon imaginaire de l’époque.


T’es trop mignon comme gamin de ton époque sur cette photo.
Et les bouteilles de vin derrière font tellement frenchies.
Ta tante qui vous raconte des histoires ça me rappelle la seule scène du film Titanic qui m’a émue : la mère lisant une histoire à ses petits, perdus pour perdus, autant quitter ce bas monde sur de l’apaisement.
Heureusement que les tempêtes corses sont moins fatales que les icebergs !
Quand l’enfance permet des souvenirs de ce genre…
Merci pour ton récit, Matoo. J’ai adoré la « description à mourir de rire du loup traveloté et de sa grande moto ». J’en ai, moi aussi, beaucoup ri 😂