La Bataille de Gaulle

Après beaucoup de commentaires, mais aussi des discussions avec des amis qui y étaient allés, j’avais envie de voir les deux films au cinéma avant que ce soit trop tard. Donc hier, j’ai passé 6 heures avec de Gaulle ! C’est vous dire si je suis perspicace parfois. Visage stylisé en trois traits pour un sourire ironique et narquois Mais on s’était dit que si le premier était trop chiant ou hagiographique, on n’irait pas s’infliger la suite. Et finalement, on s’est bien enfilé les deux à la suite.

Au final, j’ai bien aimé, et je trouve que ça vaut le coup de les voir. Ce n’est pas le panégyrique sans nuance que je redoutais, mais c’est aussi parfois très maladroit et ça reste une ode au général, après j’aime aussi le héros en lui, et je peux comprendre qu’on le célèbre. L’ensemble est de bonne facture, donc je suis content de l’avoir vu, et je n’ai du tout trouvé les films trop longs ou chiants. C’est notamment dû à un parti pris d’une narration à l’américaine assez hollywoodienne, avec ses avantages et ses inconvénients.

Ce qui est à saluer c’est clairement la qualité globale de la production, mais surtout le jeux des deux principaux protagonistes : Simon Abkarian (de Gaulle) et Simon Russell Beale (Churchill). Ils sont parfaits et crèvent l’écran, et ils portent j’imagine une grande partie du succès du diptyque. Et même si la narration héroïque du film vient sans doute parfois entamer l’historicité, il me semble que grosso modo on a une peinture historique plutôt conforme, et j’ai appris des tas de trucs (qu’on vient tous, comme je le fais en tout cas, vérifier ensuite par moultes recherches en ligne).

Le film est souvent avec deux niveaux d’actions et de lecture, on a d’un côté la vie du général de Gaulle et la manière dont il organise la France Libre, et de l’autre la manière dont la France Occupée vit sa Résistance. Et autant, j’ai aimé les intrigues et le rendu narratif du côté de Gaulle, autant j’ai trouvé assez faiblard le récit en France hexagonale. C’est souvent trop mal écrit, très film français qui explique trop et qui ne sait pas avoir de vrais dialogues naturels.

J’ai été aussi globalement un peu déçu par l’usage des CGI1, même si je sais bien que le réalisateur n’est pas Christopher Nolan, car on voit vraiment beaucoup trop au cinéma que les images ne sont pas réelles, et elles ont parfois même un rendu de jeu vidéo trop grossier. Certaines scènes emblématiques de guerre, ou même lorsque le général a les deux jambes dans une rivière en Afrique devant un éléphant solitaire, sont un brin gâchées par un niveau d’effets spéciaux vraiment dommage.

Ce que je reproche un peu globalement au film c’est de multiplier des effets « pompiers » tout le long du film, c’est à la fois inutile et ça renforce le côté panégyrique qui m’agace. Il y a notamment un usage immodéré des grandes envolées lyriques à renfort de violons et des plans grandiloquents sur de Gaulle. Autant à certains moments c’est essentiel, et le personnage le mérite complètement. Mais il y a sans doute deux vrais moments de « pinacle » dans chaque film qui auraient mérité cela, et en réalité il y en a une dizaine par film. Cela finit par être agaçant et un ressort facile, voire un recours de cinéaste faiblard, pour appuyer là où c’est la grammaire cinématographique qui doit simplement s’exprimer.

La première partie est la plus réussie selon moi, mais c’est sans doute parce que c’est le partie de l’aventure de de Gaulle la plus folle et singulière, et la seconde étant un imbroglio politicard sans nom (mais bel et bien historique) est un peu moins stimulante selon moi. Mais les deux sont assez bien dosées avec des moments de panache ou de bravoure sur le champ politique mais aussi sur le terrain des opérations. Je rentre un peu plus dans les deux films ci-après.

Partie 1 : L’Âge de Fer

Cette première partie célèbre vraiment le caractère fantasque de de Gaulle lorsqu’il a quitté la France défaite par le blitzkrieg et qu’il trouve refuge à Londres. Sur un coup de dé, il a la confiance de Churchill pour créer un embryon de France Libre. Mais dès le début, c’est un jeu politique qui en réalité recouvre une lutte de pouvoir et de manipulation. Donc l’idée c’est d’avoir le pantin le plus malléable possible, mais qui en même temps doit avoir un certain talent pour faire écho à une France résistante à l’occupation, et un empire colonial français dont la reprise en main pourrait être la clef du retournement. De Gaulle va réussir avec une poignée de personnes et sa seule volonté inébranlable à s’affirmer, et au final être impossible à manipuler, tout en étant irremplaçable. C’est vraiment la qualité du film que de nous montrer cet homme à la fois talentueux, irascible et considéré comme carrément « delusional » par tout un chacun.

On vit quelques moments comme l’arrivée des marins de l’île de Sein (même si je n’ai pas compris l’intérêt de les faire parler en breton avec un gamin qui traduit…) ou encore la manière dont le général convainc un à un les personnes qu’il veut rallier. Et clairement, le moment pour moi marquant du film, et un point culminant qui m’a beaucoup emporté, c’est la bataille de Bir Hakeim. Super bien filmé, très bien joué par Benoît Magimel en général Kœnig2, et le récit en tant que tel est un tel acte de bravoure et de panache qu’il se suffit. Du 26 mai au 11 juin 1942, la 1ère Brigade française libre du général Pierre Kœnig défend une position fortifiée isolée contre les forces allemandes. La résistance française retarde l’offensive adverse et permet le repli des forces britanniques (un peu comme l’épisode de Dunkerque, brillamment raconté par Nolan). Dans la nuit du 10 au 11 juin, la garnison tente et réussit en partie une percée pour rejoindre les Alliés en traversant le désert dans une improbable file de bagnoles. Alors là, ok pour le moment pompier, dont encore le simple récit épique suffit à son édification glorieuse.

La grosse déception pour moi dans cette partie est dans ce qui se passe en France, même avec le personnage de Fernand Bonnier de La Chapelle qui avait un certain intérêt historique. Déjà ces scènes là sont moins bien écrites et jouées, et cela se voit vraiment beaucoup trop. Même l’incursion de Jean Moulin n’est pas terrible selon moi. Quand il débarque la première fois, je n’ai pas pu m’empêcher de singer un « Moulin. Jean Moulin. Résistant. ». Après ce n’est pas une catastrophe qui gâche le film, mais c’est un certain bémol.

Partie 2 : J’écris ton nom

La seconde partie est de meilleure facture pour la vision « France Occupée » et notamment l’importance de Jean Moulin avec ses actions pour unifier les mouvements de Résistance. Mais c’est aussi le film qui fait la part belle aux intrications politicardes à la fois micro (on s’écharpe pour savoir qui gouvernera la France entre les élus en présence, et les résistants qui ont émergé) et macro (les USA veulent clairement mettre l’Europe en vassalité et tiennent à gouverner l’après-guerre, c’est presque comme s’il y avait un retour sur investissement pour entrer en guerre3).

C’est une belle continuité sur le combat continu de Charles de Gaulle contre l’adversité, et les multiples fois où on va vouloir le déposséder de la France Libre, mais aussi sur la manière dont se préfigure le monde d’après, alors même que la guerre n’est pas encore terminée. Et clairement la France n’est pas en bonne position, et sans de Gaulle on comprend bien que la suite n’aurait vraiment eu la même tête. Après il y a justement une insistance apparemment disproportionnée sur le plan américain consistant à faire de la France un territoire occupé et gouverné par les USA. Et il y a un flou à la fin du film, si on ne connaissait pas la suite, on pourrait croire que la France sera administrée par un gouvernement semi-militaire d’obédience étasunienne. J’ai trouvé un peu maladroit la fin du film à ce niveau. Et il se perd encore dans les envolées pompières au lieu de rendre le récit un peu plus lisible.

Pour le côté roman national et actions de la France Libre qui ont fait l’histoire, après le général Koenig, c’est vraiment du côté du général Leclerc que le second film se tourne. Et on comprend bien l’importance majeure de ce combattant, parfois une tête brûlée, dans certains moments charnières, et bien sûr pour assurer la libération de Paris en première ligne (c’était un symbole important). Là encore, le moment d’une bataille où Leclerc affronte une division de panzers avec quelques hommes et beaucoup de courage est un beau moment de cinéma. J’ai l’impression que ce n’est pas très clair d’un point de vue historique entre la bataille de Koufra et celle de la ligne Mareth, mais c’est peut-être un peu des deux pour une illustration syncrétique des combats de Leclerc. En tout cas, ça marche très bien, et avec Niels Schneider dans le rôle, c’est une belle figure héroïque et particulièrement hollywoodienne.

Je n’ai pas pu m’empêcher de tiquer sur la mise en exergue de la ségrégation raciale au sein des divisions de l’armée américaine, mais en miroir il n’y a aucun mais alors aucun problème de racisme du côté des français. Les deux films ne montrent qu’une France en mode « empire colonial » totalement unie et faisant montre d’une harmonie parfaite entre blancs et non-blancs. Et donc les combats sont menés à égalité avec des équipes mixtes qui s’entendent parfaitement, et on comprend même en filigrane que côté français : un français est un français quel que soit sa couleur. L’insistance est subtile et n’est pas non plus dite de manière plus explicite, car on sait que c’est en réalité complètement faux. Et je ne dis pas que c’est une ségrégation organisée sur le papier comme aux USA, mais il est tout de même assez gonflé de ne pas présenter du tout le sujet de manière contrastée. Bien sûr que des soldats blancs et noirs ont pu combattre ensemble en toute camaraderie et avec un même patriotisme chevillé au corps, mais on sait bien qu’un racisme ordinaire et systémique régnait à l’époque. Il est vraiment très gommé, tandis qu’on met le doigt sur celui des amerloques. Visage stylisé en trois traits pour un sourire ironique et narquois

  1. Computer Generated Images : les images de synthèse ↩︎
  2. Comme j’habite square du Général Koenig, ça m’a d’autant plus intéressé, vu que je savais à peine de qui il s’agissait. Hu hu. Visage stylisé en trois traits pour un sourire ironique et narquois ↩︎
  3. Je ne suis pas naïf, c’est toujours le cas de toute façon. Icône d'un chat qui montre son trou du cul tout en te regardant dans les yeux ↩︎

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