Gauguin, l’atelier du Pouldu

C’est délicat d’écrire ce post parce que c’est un musée qui est au cœur de pas mal de polémiques locales, et évidemment je ne m’inscris pas du tout là-dedans. C’est à dire que tu me fais de la culture, moi j’achète !!! Et donc que ça ait coûté des millions ou de la roupie de sansonnet, je m’en bats les steaks. Mais à Clohars-Carnoët, ça a été toute un pataquès, avec des histoires sur l’hubris du (feu) maire et que cela lui aurait finalement coûté une réélection, des gens pour et des gens contre etc. Rien que de très banal dans une petite bourgade comme la nôtre… Mais donc je ne m’inscris pas du tout dans ce type de considération. En revanche, j’en pense du bien et du moins bien que je vais expliciter.

Il faut vous dire qu’à la base, il y a une petite chose qui s’est passée au Pouldu entre octobre 1889 et novembre 1890 : Paul Gauguin est venu habiter dans une pension chez une dame qui tenait une « buvette de la plage » et qui était donc l’auberge de Marie Henry. De ce petit moment dans le temps et dans l’espace, il ne reste concrètement rien. Mais ça a vraiment eu lieu là, et ce n’est pas rien. Et c’est Gauguin qui, même s’il a passé plus de temps à Pont-Aven et son école de peinture bien célèbre et ancrée dans les imaginaires, a voulu faire son « atelier du Pouldu » et ça a donné un mouvement nommé le Synthétisme.

L’auberge de Marie Henry a changé de propriété et a été trop remaniée pour qu’on puisse y faire quoi que ce soit, mais à juste deux numéros de là on trouve un bâtiment construit sur des plans identiques. Et donc en 1989, cent ans plus tard, la municipalité a reconstitué la buvette de la plage, et c’est franchement réussi. On peut donc visiter le lieu, qui est tout petit, et avoir une « impression » de ce que cela pouvait être un buvette de plage bretonne du 19ème siècle (tenue par une femme mère célibataire, c’est aussi d’ailleurs l’intérêt de l’histoire). D’ailleurs pour moi, tout réside dans cette « impression » chère aux impressionnistes et postimpressionnistes, et c’est avant tout selon moi la mise en valeur du patrimoine et du terroir local qui fait toute sa valeur. Et en complément de la buvette, il y a un parcours sur le littoral qui permet de se plonger dans les décors, juste un peu plus érodés qu’à l’époque, qui ont inspiré ces peintres. Et là, on comprend un peu mieux avec la lumière, l’océan, la côté découpée, le temps qui change du tout au tout en quelques minutes, l’intérêt de ces artistes pour le coin.

Donc c’était cela la « Maison Musée Marie Henry » du Pouldu. Et même si c’était chouette, je trouvais que c’était dommage que ça ne soit pas un peu plus développé, un peu plus « muséal » et pédagogique, un peu plus ancré dans le territoire aussi… Mais là aujourd’hui, c’est carrément Le centre d’interprétation « Gauguin, l’atelier du Pouldu », et je dois avouer qu’ils en ont peut-être fait un petit peu trop. Je ne leur jette pas la pierre, ce n’est pas un exercice facile, mais je sens les concepteurs du musée comme une poule devant un couteau quand on leur a dit : « les poussins, on a 7 salles à remplir sur le Synthétisme, sans refaire le musée de Pont-Aven, sans collection d’œuvres, avec une fausse pension où le gars est resté à peine une année, mais il faut montrer que c’était le centre du monde à l’époque, et que la Terre a tremblé quand ils ont peint tout ça !! ».

Et donc ça donne un ensemble d’une immense qualité formelle, vraiment le top de la médiation culturelle, et un petit musée hyper sympa, agréable, bien fichu et documenté, et où en plus on apprend des tas de choses. Mais il faut avouer qu’ils se touchent un peu la nouille à certains moments, et que ça se voit un peu trop.

Voilà ce qui m’a beaucoup plu et qui fonctionne à merveille ! Eh bien c’est un cheminement vraiment évident et très cool où on commence par… prendre le train au 19ème siècle. On explique vraiment la révolution que ça a été pour le transport de passagers, et le désenclavement des régions extrêmement éloignées comme la Bretagne, qui était alors le comble de l’exotisme pour les voyageurs intrépides.

On a ensuite quelques salles dédiées à Clohars-Carnoët et ce que ça pouvait bien être à l’époque, à renfort de cartes postales, de photographies, de coupures de journaux, ou des esquisses des visiteurs et artistes de passage. A quoi ressemblait les habitants, le tissus social et économique, les habits etc. C’est typiquement le côté très local et ancrage territorial du musée qui pourra intéresser les gens du coin, mais qui donne aussi un regard pertinent sur ce à quoi un peintre parigot de l’époque a pu être confronté.

Et puis, on rentre dans le vif du sujet, et on a une salle de transition qui évoque Paul Gauguin et son cheminement jusqu’au Pouldu. C’est bien foutu, on retrouve des objets qui sont exposés et qui sont éclairés à mesure que le film les évoque. Mais disons que c’est très concis, on n’apprend finalement peu de choses sur le peintre, comme si on voulait vraiment se concentrer sur ce moment pouldusien, aussi court peu fécond soit-il (oui ok ok, y’a le Synthétisme qui arrive !!). Toutes les salles sont des ambiances et des mobiliers reconstitués, et là-dessus le musée ne fait pas semblant d’avoir une collection. On est dans des évocations et des matériaux pédagogiques multimédias très bien pensés, et qui peuvent plaire à tous les âges et toutes les curiosités.

Il y a cette très belle pièce qui propose des reproductions avec des explications de tout ce qui pouvait être montré dans les salons et expositions de 1888. On comprend bien que les goûts étaient très éclectiques, et que se mélangeaient de l’académisme, du naturalisme, de l’impressionnisme et déjà la suite avec l’émergence du cloisonnisme par exemple. J’ai passé du temps à lire tout cela, car c’était vraiment passionnant, et c’est totalement ma came dans cette voie « vers l’abstraction » que j’aime tant (je suis très branché Expressionnisme).

Et puis le clou du spectacle évidemment, c’est ça !! Et là, bah tu comprends que oui bon ok, c’est pas non plus dingo quoi. ^^

Même si encore une fois, je suis féru des Nabis ou du Fauvisme un peu plus tard, et je trouve fabuleuse la Marine avec vache du Paulo. Mais on comprend que concrètement, ce ne sont que quelques toiles de quelques peintres qui, certes représentent un maillon important de la chaîne d’évolution de la peinture, mais ils en font peut-être un peu trop. En revanche, ce qui est important je crois c’est de voir que ce sont bien les coins pouldusiens et alentours qui sont dépeints, et que cela n’est pas anodin avec l’accomplissement d’une certaine vision artistique.

Bon après vous avez une super maquette, et j’adooooore les maquettes. ^^ (Il y a aussi un super atelier pour tester le Synthétisme qui est très cool avec des feuilles de papiers calques et tout un procédé. Super pour les mômes et les autres !)

Et puis, on passe par l’ancienne Maison Musée de Marie Henry, donc la fameuse reconstitution qui a été rénovée, mais qui est grosso modo la même chose qu’avant. La pièce la plus importante étant le salon de Marie Henry qui avait été complètement décoré par les peintres (tout a été vendu à la découpe est est éparpillé dans des musées dans le monde entier). Et là je ne boude pas mon plaisir, la pièce est vraiment cool à visiter, et encore une fois laisse une forte impression sur ce que cela avait pu être (sans doute un truc dingue à finir sur un bûcher pour l’époque).

Après la buvette, on repasse dans le bâtiment (les bâtiments modernes du nouveau musée ont été construits autour et permettent un circuit complet), et on a des salles qui concluent la visite. C’est notamment une belle pièce qui serait comme une exposition idéale des peintures de Gauguin de l’époque et qui embrasse le Synthétisme. Et puis on se projette dans le futur avec des peintures du coin d’autres peintres postérieurs ce qui est plutôt cool et intéressant (même si anecdotique).

Donc grosso modo, c’est plutôt bien ce musée ! Mais là où le bât blesse selon moi, c’est notamment dans le rôle de Gauguin, c’est à dire qu’on n’a pas vraiment d’informations ou de détails sur l’école de Pont-Aven (ou bien l’après dans les Marquises), or c’est un peu gonflé car c’est assez important pour être un peu plus notable que cela. Et je ne comprends même pas que la filiation et la relation de proximité géographique (et de paysages aussi) entre Le Pouldu et Pont-Aven ne soient pas plus soulignées, et c’était même intéressant d’avoir une vraie communication sur ce musée et ses collections.

Et quand on parle de Gauguin, c’est bien aussi d’évoquer une facette un peu plus sombre et controversée, car on a tout de même eu des tags « Pédophile » sur des représentations de ses tableaux sur les murs de Clohars-Carnoët, donc c’est dommage d’ignorer purement cela, et même si c’est une relecture postcoloniale et féministe, je trouve qu’elle avait sa place pour justement ne pas avoir l’air de mettre son mouchoir dessus.

Enfin, l’intérêt du musée comme je l’ai dit, selon moi, c’est son ancrage territorial. Cela s’est passé ici, et donc il a toute légitimité à s’établir au Pouldu. Mais cela vaut surtout pour les décors naturels qui ont inspiré des tableaux. Et ce nouveau musée ne fait aucune mention du parcours pédestre et des sentiers côtiers qui permettent de retrouver des lieux en peinture ou des évocations proches. Pour moi, c’est le manquement le plus flagrant. Il fallait vraiment inciter les visiteurs avec ce triptyque : salles de présentation et contextualisation, buvette de la plage reconstituée, et la randonnée pédestre à quelques dizaines de mètres, avec les points marqués par des pancartes, qui complète la visite et donne à voir ce qui a véritablement inspiré les artistes.

Mais voilà, le bilan est positif malgré ma critique du « branlage de nouilles » sur le Synthétisme, parce que c’est bien fait et plutôt intéressant, et que ça part d’une vraie bonne intention il me semble.

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