Cela faisait dix ans que j’avais vu le bonhomme en concert, et dix ans encore avant que je l’avais vu pour la première fois, alors qu’il m’accompagne très fidèlement depuis mes 16 ans, soit 1992. Et autant j’ai toujours ses premières chansons dans ma playlist à son nom, autant j’ai adoré les derniers albums où il avait retrouvé une surprenante vigueur. Mais de toute façon, ses albums ont accompagné bien des années et des périodes de ma vie.
Ce concert hier soir à Quimper, c’était sans doute la dernière fois que je le voyais, car c’est sa tournée d’adieux. Et ça ne sera pas les adieux d’une diva qui revient l’année d’après, car Hubert-Féllix Thiéfaine a annoncé qu’il était en fin de course, atteint d’une grave maladie. Donc c’est un baroud d’honneur en bonne et due forme, et le public était là en force pour soutenir son chanteur.

C’est un corbeau noir (fort mylénien
) qui nous accueille et qui orne aussi le merch de la tournée. HFT débarque en costume noir, assez amaigri, mais surtout avec une apparence un peu frêle et un regard hésitant qui ne lui ressemble pas. On voit malheureusement la personne de 78 ans absolument épuisée dès le début du concert, et dont le feu sacré sur scène a été réduit à une lueur. la voix est d’abord hésitante, mais elle se réchauffe rapidement, et on retrouve son timbre et sa puissance, même si la justesse est parfois perdue dans l’effort continu pour être à la hauteur de sa tâche.




Il est merveilleusement accompagné par ses musiciens, et par une production de très haut niveau, avec un son particulièrement bon et efficace. Et même s’il doit parfois s’asseoir et tenir son micro en tremblant, il va rester vaillant sur scène, et nous offrir un spectacle tendre, passionné et rocailleux, comme lui. Il s’arrête subrepticement au dernier couplet de la ruelle des morts, et ne peut pas terminer, mais le public et les musiciens l’accompagnent. Je ne peux m’empêcher d’être ému en pensant à ces vers là en particulier.
Que ne demeurent les automnes
La ruelle des morts (Suppléments de mensonge – 2011)
Quand sonne l’heure de nos folies
J’ai comme un bourdon qui résonne
Au clocher de ma nostalgie
Les enfants cueillent des immortelles
Des chrysanthèmes, des boutons d’or
Les deuils se ramassent à la pelle
En bas, dans la ruelle des morts
Dans la ruelle des morts
Dans la ruelle des morts
Sa poésie d’aujourd’hui, tout comme celle d’hier, est vraiment son leg le plus précieux, et ses chansons en cela n’ont jamais pris une ride. On retrouve son rock puissant et ses paroles d’aèdes, car il raconte et sublime ses stances fantasmagoriques avec les images les plus dingues (et paumées) et belles. Evidemment tout le public est débout et entonne en chœur ses tubes les plus connus, devenus pour nous des standards de nos existences.
Comme j’ai beaucoup cité ses anciens textes, je partage là des choses plus récentes mais qui montrent à quel point il avait retrouvé une vigueur renouvelée dans sa poésie. Sans doute avec une mélancholie nourrie par la vieillesse et les désillusions réellement vécues, mais qu’il traînait déjà quand il était plus jeune en exploitant son âme torturée.
dans cette foire aux âmes brisées
Petit matin 4h10 heure d’été (Suppléments de mensonge – 2011)
où le vieux drame humain se joue
la folie m’a toujours sauvé
et m’a empêché d’être fou
je me regarde au fond des yeux
dans le miroir des souvenirs
si partir c’est mourir un peu
j’ai passé ma vie à… partir
je rêve tellement d’avoir été
que je vais finir par tomber
mes yeux gris reflètent un hiver
qui paralyse les cœurs meurtris
mon regard vient de l’ère glaciaire
mon esprit est une fleur flétrie
je n’ai plus rien à exposer
dans la galerie des sentiments
je laisse ma place aux nouveau-nés
sur le marché des morts-vivants
Ce concert avait une ambiance triste de veillée funèbre avant l’heure, et en même temps avec une sorte de devoir de fête, de joie et de célébration. C’était un concert assis (avec des gens aussi vieux que lui dans la salle évidemment
) mais rapidement des jeunes gens se sont levés pour aller danser et chanter devant la scène, juste devant HFT. Il a un public de l’âge de mes parents en passant par le mien et jusqu’à des plus jeunes, même s’il n’a jamais été une grosse star, et ne le deviendra pas avec la postérité. En revanche, je suis persuadé qu’il aura toujours des gens pour écouter et découvrir ses chansons et ses textes, parce qu’il a créé une poésie qui par définition traverse bien les époques (malgré un son « rock » assez classique et sans doute désuet pour certains).
J’espère qu’il trouvera la force de réaliser toute cette tournée car c’était la seconde date, et j’ai vraiment eu mal pour lui à certains moments. Malgré tout, je mesure la chance que j’ai eu de le revoir ainsi sans doute pour une dernière fois.
en remontant le fleuve au-delà des rapides
En remontant le fleuve (Stratégie de l’Inespoir – 2014)
au-delà des remous, de nos sanglots stupides
où cruels et lugubres au bout des répugnances
nous fuyons les brouillards gris de notre impuissance
vers les feux de nos doutes jusqu’au dernier mensonge
dans la complexité sinistre de nos songes
où de furieux miroirs nous balancent en cadence
la somptueuse noirceur de nos âmes en souffrance
en remontant le fleuve



Ses textes magnifiques, cette silhouette, décidément cette année nous fait plonger direct dans notre avenir…