De l’inexorable montée du fascisme en France

[Via les liens de Jeey] Voilà un article du (blog du) Monde Diplo, alors c’est forcément fabuleux, mais là c’est encore plus que cela, c’est un texte d’intérêt général et que tout le monde devrait lire, et s’arrêter et réfléchir comme il est conseillé sur le site.

Frédéric Lordon part du décès du jeune militant d’extrême droite qui a été tué il y a quelques jours, mais le vrai sujet c’est la montée du fascisme dans notre pays. On la voit maintenant avec une transparence inédite, et son adoption par la société est aussi effrayante qu’en apparence inarrêtable.

À tout prendre, et dans la situation où nous sommes, « rien » serait de très loin préférable. Car, il n’y a pas « rien » : il y a l’inversion. Le problème politique en France n’est pas l’inexorable montée du fascisme, il est le bloc de la gauche antifasciste. Qui, à la limite, suggère-t-on mezza voce, pourrait bien être le « vrai fascisme ».
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Mais ce à quoi il était réellement affilié, les hordes noires, les parades aux flambeaux, les bannières à croix celtiques, les bras tendus, le défilé néonazi auquel il participa le 10 mai dernier par exemple — c’est-à-dire toutes les manifestations d’authentique fascisme aimablement autorisées par Darmanin-Retailleau-Nunez — cela, les médias ne le montreront pas.
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Bref, ils ne diront pas que s’il y a un antifascisme, c’est peut-être parce qu’en premier lieu, il y a un fascisme — parce qu’on ne peut logiquement pas précéder ce contre quoi on se définit. Et que, lorsque la société est abandonnée à des milices, tolérées par tout l’appareil d’État, depuis les bas-fonds de sa police jusqu’aux sommets de l’administration et du gouvernement, préfets et ministres, ignorées par les médias qui, eux, auraient le pouvoir de faire naître une réprobation sociale à l’échelle du pays, alors, oui, quand plus rien ne dissuade les milices, il n’est pas étonnant que certains n’aient plus envie de subir, forment le projet de se défendre — accessoirement de défendre les autres —, s’en donnent les moyens.
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La montée fasciste ôtée du paysage, il ne reste qu’un incompréhensible « antifascisme », une absurde aberration, une violence pure et sans cause.
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Or le système contemporain est devenu lui-même un agent de la corruption intellectuelle contre laquelle il est censé lutter, désormais tout occupé à ne pas dire ce qui est, quand il ne travaille pas à dire que ce qui est est le contraire de ce qu’il est. Aussi la presse de « fact-checking », en croisade d’après ses propres prétentions contre la post-vérité, a-t-elle elle-même tourné — retournement voué à lui rester pour toujours incompréhensible — en formidable machine à post-vérité.
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Viendra-t-il à un média de s’interroger sur ce monde parallèle devenu le nôtre, dans lequel, par exemple, le fils d’un chasseur de nazis en appelle à « des grandes rafles » ? S’étonnera-t-on que, dans ce renversement des pôles magnétiques, le mensonge extrême règne en maître.
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Mais tout de même. Une classe entière, minoritaire, nuisible, radicalisée dans la défense fanatique de ses privilèges, prête à tout, installe littéralement l’extrême-droite, quand elle ne l’appelle pas de ses vœux, niant bien sûr avoir la moindre intention de cette sorte, n’en faisant pas moins tout ce qui est nécessaire. L’extrême-droite, ça n’est pas grave. Après tout, nous avons déjà bien dégagé la piste, bien préparé le terrain, nous sommes déjà racistes, libérés de l’État de droit et des élections, militants de toutes les autorisations policières, peu inquiets des milices — ne rendons-nous pas un bel hommage à l’un des leurs ? Non, ce qui est grave, ce sont « les autres », leurs impôts, leur passion pour les Arabes, ici et à Gaza, leurs objections au capitalisme, leur pénible tropisme pour les dominés, leur défaut de sympathie pour les puissants –- pour nous, quoi. Mais nous ferons tout ce qu’il faut. Nous avons appris, mais en fait non, nous avons tout oublié : de l’Histoire — nous nous sentons beaucoup plus légers. Alors nous distordrons, nous fabriquerons, nous falsifierons, nous inverserons — pour tout dire, nous ne nous voyons pas beaucoup de limites, un peu comme Epstein (c’était un trait d’humour). Nous n’aurons même pas l’impression de mentir car à force d’intoxiquer le public, nous nous sommes auto-intoxiqués et, maintenant, nous croyons à tout ce que nous disons. C’est l’âme claire et d’un mouvement très libre que nous collaborons. Donc non, nous n’avons rien appris de l’Histoire. C’est notre manière d’y entrer.

Les collaborateurs par Frédéric Lordon, 18 février 2026.

16 réflexions au sujet de « De l’inexorable montée du fascisme en France »

  1. Le diagnostic, on l’a tous en pleine face chaque jour en effet.
    La question suivante serait peut-être : et toi, personnellement, as-tu les moyens d’agir autour de toi pour contrer cela ? Es-tu prêt à faire quelque chose ou juste regarder et te taire ? Une question qu’on peut tous se poser … En fait, les extrémistes de droite sont très minoritaires. C’est la putain de majorité silencieuse dans laquelle je m’inscris qui nous amène à notre perte

      1. J’avoue je fais plus rien, j’essaie juste de tenir le coup au jour le jour, parce que ceux de la classe dirigeante actuelle dont il est question dans l’article ont repoussé l’âge réel de la retraite. C’est super efficace d’épuiser les gens pour les empêcher d’agir voire simplement de réagir.
        Et avec l’inflation et les salaires stagnants (surtout pour les vieux et vieille salariées, pourquoi augmenter des gens qui ne quitteront pas cet emploi pour être mieux payés ailleurs ?) il n’y a pas non plus de sous pour soutenir les causes qu’on aimerait.
        Bref, la défaite est déjà là, dans mon cas.

  2. « tout le monde devrait lire, et s’arrêter et réfléchir »

    Je ressens que tout le monde est fatigué, désabusé, pas forcément armer pour s’arrêter et réfléchir, que ça fait au moins depuis 2002 qu’on voit cette montée inexorable s’amplifier dans l’indifférence générale…

    Bref, je ne suis pas optimiste.

  3. Merci pour ce partage d’article qui fait du bien même si cela fait peur en réalité ! J’ai parfois l’impression d’être seule, si seule face à tout ça ! Et puis, je lis un article, j’entends une interview où les choses sont remises à leur place, où on dit la vérité, où on appelle un chat un chat ! Cela me réconforte un peu mais j’ai tellement peur de ce qui va se passer aux élections…
    Mon fils s’est fait agresser il y a quelques semaines alors qu’il était en soirée avec un ami. Agressé par 3 fascistes assumés qui voulaient se battre et avaient perçu dans leur habillement qu’ils étaient de gauche. Mon fils est un anti violent et il a eu peur quand le premier a commencé à les filmer, il a baissé le téléphone du 1er agresseur et s’est fait frapper à la tête par 2 autres fascistes qui étaient cachés dans son dos. Ils ont appelé la police puisque les 3 agresseurs ont fait des saluts nazis et menaçaient d’appeler d’autres personnes pour les taper. La police n’est pas venue. Motif ? Ils ne voyaient plus de mouvements sur les caméras. Des agressions comme celle-là il y en a plein dans la ville où il habite, contre les militants de gauche, mais aussi et surtout contre la communauté LGBTQIA+ mais la police et la mairie ne font rien. Sans oublier le racisme et l’antisémitisme. Ils s’affichent sont filmés en train de faire leurs saluts nazis mais cela ne pose pas de problème apparemment !
    J’espère que les gens vont se réveiller, vont comprendre ce qui se passe mais j’avoue que je n’ai pas trop d’espoir quand je vois la propagande généralisée dans les médias.

  4. Oui, moi aussi j’ai peur. J’ai très peur de la façon dont les journaleux d’extrême droite falsifient la vérité, que les antifascistes d’aujourd’hui soient traités comme des fascistes. Je les trouve courageux tous ces jeunes gens qui osent affronter ces hordes de sauvages dignes descendants des idées nauséabondes des années 40. Le jeune Quentin était animé par la haine et parfois la haine tue. Les politiques, au lieu d’apaiser les choses réactivent la machine à fasciser notre société. Ils me dégoutent. Certains de nos grands-parents ont payé de leur vie pour « plus jamais ça ». Sont-ils morts en vain ?

  5. Lordon occupe une position singulière. C’est un économiste et philosophe spinoziste sérieux. Ses travaux sur les affects en économie, sur la théorie de la valeur, sur la « capture » des désirs par le capitalisme sont reconnus académiquement. Quand il mobilise le concept de fascisme, il s’inscrit dans une tradition d’analyse structurelle : il ne dit pas simplement « Macron = Hitler », il tente de décrire des mécanismes (l’autoritarisme libéral, le verrouillage institutionnel, la répression des mouvements sociaux) qu’il qualifie de « fascisants » au sens d’une tendance systémique.

    IMHO, Lordon a glissé vers quelque chose de problématique.

    D’abord, l’inflation du mot « fascisme » lui-même. Quand tout devient fasciste (la police, le néolibéralisme, la social-démocratie, les médias), le concept perd sa fonction analytique. Il ne distingue plus rien. C’est un reproche que lui font même des gens de gauche radicale.

    Ensuite, le ton prophétique et l’absence de doute. Lordon ne discute plus, il assène. Son écriture au Monde diplomatique ou ses interventions sont devenues des verdicts. Or un intellectuel qui n’intègre jamais la possibilité de se tromper finit par ressembler à ce qu’il dénonce : une parole autoritaire.

    Enfin, le refus de la nuance stratégique. En traitant à peu près tout l’arc politique hors gauche radicale comme complice du fascisme, il rend impossible toute alliance, toute gradation, toute politique concrète. C’est une posture de pureté qui, paradoxalement, laisse le terrain libre à ce qu’il combat.

    Cela dit, ça ne veut pas dire que tout ce qu’il pointe est faux. La dérive autoritaire de l’exécutif français sur certains sujets (maintien de l’ordre, 49.3 en série, traitement des mouvements sociaux) est documentée par des observateurs bien moins radicaux que lui, qu’il s’agisse de juristes, du défenseur des droits ou d’organisations internationales. Le problème de Lordon n’est pas tant ce qu’il voit que la grille unique à travers laquelle il interprète tout ce qu’il voit.

    Il reste un penseur stimulant à lire pour ses analyses de mécanismes, mais sa crédibilité comme « lanceur d’alerte sur le fascisme » s’est érodée précisément parce qu’il a cessé de faire ce que fait un bon analyste, c’est à dire doser, distinguer, hiérarchiser. Quand l’alarme sonne en permanence, on finit par ne plus l’entendre.

  6. Qu’on soit pessimistes et résignés arrange l’extrême-droite. Et puis hier soir à une heure de grande écoute, Martine Vassal candidate à la mairie de Marseille assume ses valeurs « travail, famille, patrie » puis comme pour s’accrocher aux branches, « humanité ». Elle n’est pas seulement candidate, elle est indéboulonnable et présidente de région et de tout un tas de machins. Ambiance.

    La minute de silence en hommage à un nazillon m’a ulcéré.

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